Alain Giresse : « Proche des Girondins je le serai toujours »

« Pour mon premier match et aussi mon premier but avec les Girondins, en catégorie de jeunes, contre le Stade Bordelais (ancien SBUC) pour le derby de Bordeaux au stade Sainte Germaine, mes coéquipiers me regardaient comme un zombie. J’arrivais de ma campagne avec un sac démoli par rapport aux leurs. Mais sur le terrain tout s’est vite mis à jour. Ce n’est pas sur le plateau de Canal que je vais pouvoir raconter ça je pense. »
Du haut de ses (presque) 61 printemps, de ses 165 centimètres, de son palmarès trop long pour être cité et de ses 22 saisons aux Girondins (en incluant celles avec les catégories de jeunes – il y tient -), Alain Giresse se souvient de… tout ! Car le plus grand joueur de l’histoire des Girondins de Bordeaux, enfant du pays qui plus est, n’oubliera jamais ce qu’il y a vécu et ce qu’il doit à « son » club. En tant que joueur et en tant qu’homme.

Estampillé Marine et Blanc
« A mes débuts dans les années 70, j’ai connu la dure lutte pour le maintien et il y a eu un enclenchement en 1978 avec l’arrivée de Claude Bez et de nouvelles ambitions. Bordeaux s’est fait une place sur le devant de la scène. L’équipe des années 80 en France, c’est Bordeaux. Je n’ai pas eu besoin de quitter Bordeaux pour gagner des titres et vivre de grandes choses. J’ai pu le faire dans le club de ma région, là où j’avais grandi, et ça c’est inestimable. Cette période a été extraordinaire à vivre. (…) En 84/85, et c’était une réalité, les gens qui venaient au stade étaient comme nous sur le terrain. Ils ne se demandaient pas si on allait gagner, mais combien on allait en mettre à nos adversaires. Sur la saison on avait tout gagné à domicile sauf le dernier match où on fait 0-0 contre Monaco alors qu’on est déjà champion. Nous n’avions perdu que 4 fois sur toute la saison. (…) C’était la plénitude, le summum. Grâce à Bordeaux, chaque joueur s’est bonifié jusqu’au niveau international et quand on voit l’équipe de France à cette époque, les joueurs bordelais y jouaient un rôle vraiment très important.
Bordeaux ce n’est pas juste un passage car je suis de Bordeaux. On n’a pas la même approche de son club quand on bouge que quand on est dans la région. (…) Je suis celui qui a enfilé le plus de fois ce beau maillot des Girondins (à presque 600 reprises en matches professionnels NDLR), c’est comme ça que je préfère dire les choses plutôt que de parler du nombre de matches. (…) Le brassard de capitaine a été une immense fierté, je me suis senti investi. J’étais un capitaine régional qui devait guider les joueurs qui venaient, les aider à s’installer, à s’adapter à la ville. J’étais très fier de rentrer au stade à la tête de cette équipe, après le long passage dans le tunnel.
J’entends toujours, et je le dis partout où je passe, il se dégage quelque chose des Girondins, ce n’est pas un club comme les autres. Cet enracinement, cette réalité qu’est le club par rapport à sa région c’est vraiment particulier et ça a une très belle dimension. On le ressent partout.
En ce qui concerne les Girondins je me considère comme un peu plus qu’un supporter. Avec Bordeaux c’est particulier, c’est le club de mes débuts, celui qui m’a permis de connaître tout ce que j’ai connu dans le football, le club où je me suis épanoui. Supporter Bordeaux c’est une évidence, un fait acquis. Je suis estampillé Marine et Blanc et je suis toujours autour du club. Quand on m’a remis la Légion d’Honneur l’été dernier j’ai vite sollicité les Girondins pour que ça se fasse au Haillan et ça a été un oui tout de suite, un accord parfait. C’est sans doute là le plus bel exemple de ma relation avec les Girondins. »

Impossible pour lui de jouer contre Bordeaux
Cependant, en marge de l’histoire d’amour quasi parfaite qu’il a mené avec le club au scapulaire, « Gigi » a aussi commis une infidélité en allant finir sa carrière chez l’ennemi marseillais, à l’époque où la rivalité sportive et médiatique entre les deux clubs, personnifiés par les présidents Bez et Tapie, était à son paroxysme. Il s’en explique, avec beaucoup d’émotion(s) :
« Pour les supporters, Marseille était leur ennemi juré, mais pour moi ce n’était pas comme ça. L’important c’était bien le départ suite à un malentendu avec le président, davantage que le choix de Marseille. La Coupe du Monde 86 venait d’avoir lieu et je n’avais pas été à mon meilleur niveau, Bordeaux venait de recruter Jean-Marc Ferreri, Philippe Vercruysse et José Touré, mes successeurs. Cela faisait donc un peu beaucoup. Je n’ai pas choisi Marseille, ce sont les sollicitations qui sont venues de là-bas. La possibilité n’existait que par rapport à eux et j’avais fait le choix du départ.
Jouer contre Bordeaux je ne l’ai fait qu’une fois (avec Marseille en 86/87 NDLR) et je n’aurais pas dû le faire. J’ai été professionnel, mais la saison d’après j’ai demandé à ne pas jouer, tout simplement. C’était au dessus de ma capacité. Je ne parle pas des coups que j’ai pu recevoir des mes anciens coéquipiers, mais personnellement, sur le plan des émotions, je n’ai pas pu jouer contre Bordeaux. C’était ma réponse à tout ce que j’avais pu vivre avec ce club. »
Ses conseils pour la finale
Fort de son incomparable vécu avec Bordeaux et de sa finale de Coupe de France gagnée en 86 avec les Girondins (2-1 contre Marseille en finale NDLR), l’ex meneur de jeu bordelais est aussi l’une des personnes les plus à même de s’exprimer sur le sujet et de partager tous ses inestimables souvenirs de Coupe auprès des joueurs et des supporters. Souhaitons que les propos du maître soient suivis par les élèves, ce vendredi soir au Stade de France contre la formation surprise d’Evian Thonon-Gaillard.
« Les 6 finales de Coupe de France perdues après la première victoire en 41 et les places de second en championnat on fait que Bordeaux était surnommé « le Poulidor du Football ». En 86, quand on la gagne, je savais tout ça, j’étais à ces finales en tant que jeune joueur des Girondins, je connaissais toute l’histoire, le surnom, tout ça. Pour mes coéquipiers c’était juste une finale, mais de mon côté, même si j’ai bien enlevé tout le côté dramatique et les références au passé, c’était plus que ça. On était dans une petite période de transition en championnat, donc la Coupe était notre objectif, on s’était préparé pour ça.
Dans le match on n’est pas vraiment très beau, mais je me souviens très bien qu’en prolongation Aimé Jacquet me dit de ne pas trop redescendre et de rester à proximité d’une situation qui peut se présenter. Et finalement, quand Jean Tigana mène l’action en débordant, j’étais aux aguets et on a marqué le but de la délivrance à 2 minutes de la fin. (…) Je me rappelle du retour à Bordeaux le lendemain matin, de notre arrivée à la gare Saint Jean, de la présentation du trophée à la mairie. Dans le train je dormais même avec la Coupe, les gens venaient la prendre, boire du champagne avec, et me la ramenaient. Le soir, elle a dormi dans ma chambre, à Longoiran (sa ville natale NDLR). »
« Dans cette équipe actuelle de Bordeaux il y a des joueurs dont j’ai entraîné les sélections (Le Gabon de Poko, le Mali de Traoré et Diabaté et actuellement le Sénégal de Sané NDLR) et à qui j’ai déjà parlé de ça. Une finale se prépare d’une façon totalement à part, pas comme un match de championnat ou un match de Coupe d’Europe. Il faut prendre conscience de ce que représente une finale, de tout le folklore, qu’on a envie de vivre. Mais il ne faut pas aller au-delà et jouer le match à l’avance. Dans l’approche mentale, au fond de soi, il faut se dire qu’on va mourir sur le terrain et qu’il n’y a pas de calculs à faire. Certes il faut remplir son rôle sur le terrain et respecter la tactique mise en place avec l’entraîneur, mais il faut surtout se dire qu’après il n’y a plus rien et que c’est maintenant ou jamais. »
L’occasion aussi de donner une très précieuse recommandation pratique aux attaquants aquitains, et notamment à Cheick Diabaté, pour ne pas trembler au moment de conclure face à Evian demain et de donner la victoire aux Girondins…
« Un but se marque avant tout avec les yeux. Une fois qu’on a vu la position du gardien et que le ballon arrive, on doit ensuite choisir le geste qui correspond le mieux à la situation. »
Bien évidemment, Alain Giresse sera ainsi présent au Stade de France pour encourager les Girondins et assister, on l’espère, à leur 4ème victoire en Coupe de France… 26 ans après la dernière, qu’il avait vu en temps qu’adversaire avec l’OM et qu’il a donc préféré… oublier. Le sélectionneur du Sénégal a même révélé s’être spécialement libéré pour l’occasion :
« Avec le Sénégal nous sommes en pleine préparation de nos prochains matches (Angola et Libéria en qualifications pour le Mondial 2014 NDLR) et nous avons un rassemblement à Bruxelles. Mais comme je suis tout de même sélectionneur et que je fais le programme, je ferai en sorte d’être là au Stade de France. Mes joueurs savent très bien que Bordeaux est en finale, ils comprendront. »

Enfin, et même si la réponse a de quoi attrister, celui qui était surnommé « le petit prince de Lescure » a confirmé ne pas vouloir s’impliquer à nouveau dans la vie du club. Ni comme dirigeant, ni – encore moins – comme entraîneur. Et ce afin de ne pas risquer un retour raté en partant sur une mauvaise note :
« On va éliminer d’entrée la fonction d’entraîneur. Mais à un moment, c’est vrai qu’elle m’a un peu effleuré l’esprit. Revenir s’asseoir sur le banc des Girondins c’aurait été quelque chose… Puis j’ai bien mûri ma réflexion. Un entraîneur peut être soumis à certaines choses que les entraîneurs subissent en général et ça m’aurait gêné que ça se passe aux Girondins. Je ne voulais pas écorner le passé. J’ai vu comment ça s’était passé avec Jean Tigana lors de son retour. Il l’a vraiment très mal vécu, il n’était pas bien. Heureusement pour lui qu’il n’est pas de la région et qu’il a pu repartir sur Marseille. Moi je me serais mal vu être évincé et rester dans la région. Je crois qu’une fonction bien précise aux Girondins n’est plus d’actualité. Être proche des Girondins, je le serai toujours. Mais je ne sollicite ni ne réclame rien. »
Merci Monsieur Giresse !
